Le Carnet Sans Fin

Quelles situations ne représentons-nous pas dans les histoires ?

Lundi 18 mai 2026, j’ai eu le plaisir et l’honneur de lancer la journée pro de la Fête du Livre Jeunesse de Manosque et Forcalquier avec ma conférence participative sur Le pouvoir de la circulation des histoires.

À la fin de mon temps de parole, arrive le temps d'échange, et de ce temps je souhaite archiver et faire circuler une remarque qui a immédiatement fait chauffer mes neurones et provoqué des sacrés crépitements :

Maya Michalon, éditrice à L'École des Loisirs, partage un sujet de réflexion dans sa maison d'édition :

si les histoires que l'on fait circuler façonnent nos imaginaires, comment fait-on pour donner envie aux jeunes de lire lorsqu'il n'existe quasiment aucune histoire mettant en scène des adolescent.e.s ou des jeunes adultes prenant du plaisir à lire ?

Alors que Maya parle, j'essaye d'invoquer le souvenir de séries ou de films qui montreraient des jeunes lisant et lisant ensemble, et non des jeunes chuchotant dans des bibliothèques au lieu de réviser ou cherchant un grimoire pour détruire un démon.

Je ne suis pas une personne qui se souvient de tout ce qu'elle a lu et vu 1, le fait que rien ne me soit venu2 est donc un signe de pas grand chose. Par contre je suis une personne qui a affuté sa capacité à capter quand son intuition flaire la circulation d'une information importante. En partageant ce constat, Maya Michalon m'a fait prendre conscience d'une évidence :

On veut faire ce que l'on voit les autre faire.

Et on veut le faire parce qu'on veut réduire la distance imposée par le fait d'être receveureuse, d'être regardante, pour pouvoir éprouver ce que l'on voit les personnages vivre. Quand on est enfant, on apprend à vivre dans le monde en imitant nos parents, puis on grandit et on décide si on veut continuer à répéter les mêmes gestes et les mêmes réactions ou si l'on veut s'en libérer. Il en va de même avec nos amix et avec ce que l'on regarde à la télévision.

Les histoires alimentent notre imaginaire mais ne nous rendent pas vivant.e.s. Pour nous sentir vivant.e.s, nous devons vivre dans le monde. Mais dans un ourobouros étrange, nous avons tendance à vouloir vivre ce que nous avons vu et associons (imaginons) comme joyeux, chouette, cool, enthousiasmant, désirable dans les films, les livres, les séries, sur les réseaux.

Aujourd'hui, en 2026, nous voyons passivement plus que nous ne vivons activement. Nos guides sont les histoires. Je vois des jeunes fêter Halloween pendant quinze ans dans toutes les séries en provenance des États-Unis ? Tous les enfants de France se réjouissent à l'idée de se déguiser pour demander "trick or treat" et recevoir des bonbons. Je vois des jeunes hommes torse nus en train de hurler "drink drink drink drink" en tenant des gobelets en plastique rouge, et des filles faire des shots de tequila en criant "wooooohoooooo" ? Next thing you know, tes voisins d'école de commerce sont en train de faire la même chose en pensant incarner la fête, la vie, la jeunesse.

Quelle étrangeté étrange.

J'enseigne à des étudiant.e.s de Mastère comment écrire leur scénario de film de fin d'étude. L'une des choses qui me frappe à chaque fois est qu'instinctivement iels choisissent de placer leurs histoires avant l'arrivée d'internet et des smartphones. Iels savent qu'une fois que le smartphone arrive, tout est lissé. Tout se simplifie, tout va plus vite, et il ne se passe plus grand chose dans la vie palpable.

Les vinyles, les K7, les appareils photos jetables ont échappés de peu à l'extinction parce qu'iels ont été maintenus dans les histoires où l'on voit des personnages les utiliser comme des objets chargés d'énergie et d'émotion, qui créent du lien, du souvenir et du désir. Ce sont des objets qui reviennent dans nos vies et si j'utilise si souvent le mot désir, c'est bien parce que je crois que le désir est une sensation qui donne envie de vivre et qui donne la sensation d'être en vie.

Si les jeunes ne voient jamais de jeunes dans des situations où la lecture est représentée et perçue comme désirable, il est peu probable qu'iels cherchent à faire entrer ou à garder les livres dans leurs vies3.

Renouveler les imaginaires signifie mettre en avant des personnages, des réactions et des situations qui existent dans le monde palpable mais que nous ne prenons jamais la peine de représenter, ou que nous ne pensons pas à représenter.

Donc, si vous lisez ce texte, sachez qu'il existe a minima une maison d'édition en france qui pourrait être intéressée par des histoires avec des situations de lecture intégrées au récit.

C'est un défi qui me semble très excitant à relever, si vous lisez ce texte et connaissez des personnes qui fabriquent des histoires, j'espère que vous le leur soumettrai. Car finalement, ce que cet angle mort révèle est que pour créer de la diversité, nous pouvons aussi commencer par transformer les situations que vivent nos personnages.

Merci d'avoir lu jusqu'au bout, si vous souhaitez rebondir, vous pouvez m'écrire par mail à bonjour@nathaliesejean.com


Capture d’écran 2026-05-27 à 09 Joey dans Dawson.

  1. La Méthode Carnet d'Idées est née d'un besoin d'avoir un disque dur externe en soutien à mon cerveau avec une mémoire plus limitée que la moyenne

  2. Gizem Gizegen a mentionné le personnage de Joey, dans Dawson. Maya Michalon le personnage de Connell dans Normal People. Je pense aux soeurs et notamment à Jo March dans Les Quatre Filles du Docteur March. Si vous avez des références, envoyez-moi un mail.

  3. Mi-avril, le CNL sortait une étude sur les jeunes et la lecture, le résultat est tombé : les 7-19 ans lisent en moyenne 18 minutes par jour pour de la lecture loisir (8 minutes de moins qu'en 2016) contre 3h01 sur des écrans (or lecture de livres numériques et audiobook). Présenté en moyenne, ces résultats collent le cafard, et en même temps, je comprends cette réalité et je crois surtout qu'elle est loin d'être une fatalité. Si les vinyls ont réussi à faire un come-back, il n'y a pas de raison que les livres n'en fassent pas un. Les jeunes français (pas d'écriture inclusive au CNL) et la lecture en 2026