L'artiste et l'employé

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Un peu de contexte tout de même
J'ai dessiné cette BD dans mon carnet en 2016 1. À l'époque, je venais de lancer un Patreon avec Gizem Gizegen. La plateforme était relativement jeune, elle avait 3 ans. L'idée de soutenir un.e artiste sur le temps long commençait à faire son chemin aux états-unis et n'était pas encore arrivée sur les côtes de conscientisation française. Cela faisait un an que j'étais moi-même rentrée vivre en France mais je continuais à vivre, réfléchir et travailler en anglais 2. J'étais dans un décalage culturel perpétuel.
En relisant cette histoire 10 ans plus tard, je réalise tout ce qui a changé pour moi, mais aussi ce qui a bougé dans ma façon de voir les choses. En 2016 j'avais 33 ans, j'adorais ma vie. J'avais un blog en anglais depuis 2011 sur le storytelling à travers le médium du film3 puisque mon désir principal était encore de vivre de la réalisation de films. Le blog était lu par plusieurs milliers de personnes par mois, c'est monté jusqu'à 100 000 vues, j'avais plus dix mille personnes sur la newsletter hebdomadaire. Je n'avais qu'un seul problème : je gagnais peu d'argent, de façon désordonnée et imprévisible grâce à des missions freelance de montage vidéos, de la traduction de l'anglais au français, des ventes de dessins, des tentatives de monétisation de mon blog, et des plans random4.
L'argent était une préoccupation majeure dans ma vie et la tâche d'huile de friture sur la nappe de mon bonheur. Lorsque nous avons lancé notre patreon avec Gizem, quelle ne fut pas ma déception de voir que des dizaines de milliers de personnes qui me lisaient et me suivaient depuis des années, quasiment aucune ne souhaitait me soutenir pour que je développe mon travail artistique.

on avait fait des badges pour nos patrons
2016, c'était un autre internet pour communiquer avec les gens. Les stories n'existaient pas encore sur Instagram et je n'avais pas compris que le "like", le "j'aime", ne convertissait souvent pas en action ; que c'était une façon de dire "je vois ce que tu fais", mais pas de dire "je te donnerai de l'argent tous les mois". Aujourd'hui je trouve ça clair et évident, à l'époque pas du tout.
Un autre angle mort que j'avais était de croire que parce que les gens lisaient mon blog sur le storytelling, iels voudraient me soutenir pour que je fasse mes dessins, films et autres projets. Si je devais voyager dix ans en arrière, je dirais à la moi du passé de faire un Patreon à propos de mon blog (qui s'appelait mentorless5). Et en même temps, quand je regarde tous mes choix de carrière, je peux reconnaître que je n'ai jamais fait ceux qui risquaient de m'emprisonner dans un confort. J'ai besoin d'argent pour vivre mais je déteste la servitude dans laquelle cette invention nous plonge. Notre patreon aura duré 3 ans je crois.
L'employé dit des choses dans cette petite BD que je ressentais férocement à l'époque, notamment qu'il existait une rancoeur vis à vis des personnes qui décident de s'affranchir du système pour être heureux.se. Qu'on ne peut pas tout avoir. L'employé pointe aussi du doigt que l'on ne peut pas simplement attendre des gens qu'iels nous soutiennent parce qu'on en a besoin et qu'on le veut. Si nous avons besoin d'une communauté pour vivre, nous devons aussi offrir bien plus que "nos créations" pour mériter un soutien durable et sincère.
J'ai commencé à gagner ma vie correctement lorsque j'ai commencé à m'impliquer dans ma vie en France, que j'ai cessé de parler en anglais et que j'ai offert des choses qui étaient pour la communauté et pas seulement pour mon besoin de m'exprimer. Parfois mes productions artistiques me permettent de gagner de l'argent, mais je ne pourrais toujours pas vivre uniquement de cela aujourd'hui.
Cesser de vouloir vivre de mon art et décider de vivre de ma créativité pour améliorer la vie du groupe est la bascule la plus importante de ma vie à ce jour. Je reste ouverte à d'autres révolutions, j'espère qu'elles seront nombreux.se.s dans le futur.
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Je continue de le revisiter pour créer un index que je n'avais pas fait à l'époque↩
J'ai traduit la BD en français pour la partager sur le blog.↩
cela incluait donc des articles sur l'écriture de scénario, réalisation, photo, montage, musique, animation, documentaire. Le cinéma inclut tout et en cela, c'est un médium maxi complet.↩
ainsi je fus, le temps de quelques vidéos, présentatrice de matchs de baskets à Los Angeles pour Eurosport↩
un nom de rageuse, clairement. Un jour l'un de mes frères m'a raconté pour la centième fois comment il a parlé avec un gars qui est devenu son mentor en sept minutes, tandis qu'au même moment j'avais dû digérer la déception de voir des personnes (un homme et une femme, tout le monde sur le même pied d'égalité quand il s'agit d'abus de pouvoir) que j'admirais et auprès de qui je voulais apprendre tenter de me chopper et après donner le taff à un mec. Comme je n'ai jamais connu le repos mental d'avoir un ou une mentor pour me faire gagner du temps dans la vie, j'ai appelé mon site mentorless. Dix ans après, j'ai toujours pas eu de mentor, et vu que j'ai 43 ans, c'est à moi de mentorer maintenant. J'espère que dans une prochaine vie, si je suis à nouveau un être humain, je pourrais être mentorée sans devoir éviter de coucher.↩