Le Carnet Sans Fin

Les micro-influences

Parmi les histoires qui me bouleversent lorsque je les vis figurent les histoires de micro-influence.

Les micro-influences sont des influences tellement petites qu'elles pourraient passer inaperçues, que l'on pourrait oublier d'en crĂ©diter l' "autre", que l'on serait plus Ă  mĂȘme de se dire que notre acte est le fruit du hasard plutĂŽt que de conscientiser qu'il a Ă©tĂ© motivĂ© par le fait de voir une autre ĂȘtre humaine faire quelque chose qui nous a influencĂ©.

Influencé est un vilain mot, il sous-entend que "t'as pas de personnalité".

Les histoires de micro-influences me bouleversent car elles me donnent de l'espoir. Elles sont la preuve que n'importe quelle existence peut avoir un impact inattendu et profond par la seule force de son incarnation.

Les micro-influences activent des mouvements quasiment imperceptibles Ă  la surface de nos quotidiens, mais dans mon cas elles agissent souvent en lame de fond qui coupe, remanie, et transforme.

Il est ardu de raconter une histoire de micro-influence, car il faut beaucoup de mots pour contextualiser une histoire dont la chute paraĂźt underwhelming.

Il y a quelques semaines, j'étais en vacances avec ma soeur, Christine, et mes parents. Mes parents faisaient la sieste, Christine était allongée sur le canapé, son ordinateur sur les jambes et moi, tout ce dont je me souviens, c'est que j'étais debout.

Christine me dit :

"J'aimerais bien acheter un RelĂšve et la Peste pour les soutenir, mais je ne sais pas lequel choisir."

Si vous ne connaissez pas la RelĂšve et la Peste, c'est un mĂ©dia alternatif engagĂ© 100% indĂ©pendant1 qui dispose de tous les outils du monde moderne : un site, des rĂ©seaux sociaux, une newsletter, et tous les quelques mois, iels publient des livres qui regroupent des articles autour d'une thĂ©matique. Je les suis sur instagram, je suis abonnĂ©e Ă  leur newsletter et Ă  leurs dĂ©buts j'ai achetĂ© deux livres publiĂ©s chez eux. Mais depuis quatre ans, je vois leurs posts grĂące auxquels j'apprends des choses, je lis parfois la newsletter et je m'arrĂȘte lĂ . Pourtant, depuis plusieurs mois, je vois qu'ils risquent de disparaĂźtre car une multinationale leur intente un procĂšs. Je sais qu'ils ont besoin d'argent et de soutien, comme tout le monde, et comme tout le monde, je rĂ©gule ma jauge empathique en acceptant que je ne peux jamais aider tout le monde.

Je suis Ă©tonnĂ©e2 de dĂ©couvrir que Christine suit La RelĂšve et la Peste. Et je me dis que c'est cool qu'elle veuille leur donner de l'argent, qu'elle prenne le temps d'y penser, qu'il y a des gens qui font ça, prendre le temps en Ă©tĂ© par 40 degrĂ©s de donner 20€ pour sauver un mĂ©dia indĂ©pendant pendant leur semaine de vacances.

Ce moment reste en moi comme une petite graine. J'ai été micro-influencé par ma soeur avec une phrase, elle n'essayait pas de m'inspirer ou de m'influencer pour soutenir la RelÚve et la Peste, elle se demandait juste quel livre acheter.

Dix jours plus tard, me revient en mĂ©moire ce moment aux toilettes, un des espaces propice pour l'infiltration de pensĂ©es alĂ©atoires. Je vais sur le site de la RelĂšve et la Peste et me voilĂ  Ă  considĂ©rer acheter non pas un mais quatre livres disponibles (il y a un pack !) puis Ă  me demander si je fais n'importe quoi de ma vie Ă  dĂ©penser 100€ alors que j'allais juste faire pipi, ou si au contraire, je fais n'importe quoi de ma vie Ă  prĂ©fĂ©rer garder ces 100€ pour consommer des choses qui repartiront aux toilettes ou qui ne pourront plus exister parce que les mĂ©dias indĂ©pendants auront disparu et que les fachos mascus et trad wives auront votĂ© pour que j'arrĂȘte d'avoir le droit de lire de toute façon.

Je ressors des toilettes, lieu de drames, et j'expose mon drame Ă  Claire, qui m'avait vu partir sereine une minute trente plus tĂŽt et me retrouve Ă  faire la toupie.

Claire me dit :

Sinon, on peut les acheter ensemble, ça fera 50€ chacune. Moi aussi j'ai envie de les soutenir.

Twist. Je l'emmÚne dans ma bascule, ou elle me pousse dans notre bascule. AussitÎt suggéré, aussitÎt fait. Nous achetons.

Tout à ma joie, j'ai envoyé un audio à ma soeur pour lui dire que grùce à elle, nous avions acheté les magazines. Elle m'a répondue ça :

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J'ai Ă©tĂ© micro-influencĂ© par ma soeur qui au final n'a pas fini son achat. Peut-ĂȘtre qu'elle n'a plus les sous. Peut-ĂȘtre que le moment est passĂ© pour elle. Et pourtant, ce moment oĂč elle contemplait la possibilitĂ© d'acheter OcĂ©ans m'a fait basculer, puis a fait basculer Claire. Et maintenant je tire le fil de cette micro-influence pour en faire une histoire qui aurait pu ne durer qu'un instant dans ma vie, le temps d'entrer mon numĂ©ro de carte bleu et de passer Ă  autre chose.

Mais en tirant ce fil, je lui donne un peu plus de place dans la tapisserie que l'on appelle "réalité". Ce fil aujourd'hui, remplace un autre fil, celui qui raconte que les petits gestes ne font pas de différence. Ce fil s'effacera avec le temps, et j'espÚre que serai une bonne tisserande de l'espoir actif et qu'à ce moment là, j'aurai une autre histoire de micro-influence dans ma besace pour le remplacer.

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  1. "indĂ©pendant" signifie que leur financement ne dĂ©pend pas d'un groupe, ou d'un milliardaire. En l'occurrence c'est un mĂ©dia indĂ©pendant de gauche, mais il aurait pu ĂȘtre d'ailleurs.

  2. peut-ĂȘtre simplement parce que nous n'en avions jamais parlĂ©.