Une histoire de protopie : le féminisme de subsistance
Le 26 novembre 2026 j'ai fait une soirée circulation à Reims. C'était la première dans ma ville natale. 25 personnes s'étaient inscrites, 17 sont venues. Les annulations de dernière minute sont inévitables mais fendent toujours le coeur. Parmi les 17 participant.e.s, Elsa, s'était inscrite à la dernière minute après que nous nous soyons rencontrées dans le cadre du travail l'après-midi même.
Au cours de la soirée, Elsa a pris la parole pour faire une circulation. En discutant suite à sa circulation, elle a mentionné le travail de la sociologue Geneviève Pruvost et le féminisme de subsistance. Je n'avais entendu parler ni de l'une, ni de l'autre.
Lorsque l'on me recommande le travail d'une personne, mon réflexe et d'aller voir si je peux trouver des podcasts pour écouter avant de décider si je vais lire. J'aime entendre les gens parler avec leurs mots; bien souvent cela me suffit, et parfois cela me fait basculer. Je suis donc allée voir si je pouvais écouter Geneviève, et quelques jours seulement après en avoir entendu parler pour la première fois, j'ai démarré un podcast partagé par Reporterre publié en 2022.
J'espère ne jamais cesser de m'émerveiller de cette magie que nous offre internet de pouvoir écouter d'un clic une personne qui parlait 3 ans plus tôt comme si nous étions là.
J'ai écouté Geneviève Pruvost et j'ai senti quelque chose bouger très fort en moi. Elle y parle d'une pensée féministe dont je n'avais jamais entendu parler et qui soudain connectait toute ma pensée et mon développement artistique et politique. Ce podcast, j'ai passé les trois derniers mois à le partager, en direct à mon cercle proche, et en virtuel sur mes réseaux. Plusieurs centaines de personnes l'ont vu passer ou ont reçu le lien par message.
Le 10 décembre 2025 je faisais une rencontre pour mon livre à la Librairie à Soi.e. à Lyon. Comme toujours lorsque j'entre dans une librairie, j'essaye d'acheter un livre ou deux. Je choisis des recommandations des libraires et/ou des livres qui sont sur ma liste de curiosités. Évidemment, la librairie avait les livres de Geneviève Pruvost. J'ai acheté Quotidien Politique, bien qu'il me fasse peur : 350 pages de recherche sociologique, ça n'est pas le type de lecture que j'ai l'habitude d'avoir.
Pour augmenter mes chances de le lire et de le finir de 100%, j'ai utilisé un hack. J'ai proposé le livre à mon Book Club. Nous sommes 6 et nous nous rencontrons tous les deux mois et demi, trois mois. À la fin d'une rencontre, chacune ramène un livre qu'elle a acheté car elle souhaite le lire pour elle-même dans tous les cas, et elle le propose en lisant les premières pages pendant trois minutes. (Nous minutons). La personne dont le livre a été choisi la fois précédente ne propose rien. Puis nous nous donnons quelques jours pour voter. J'ai proposé Quotidien Politique et j'ai bénéficié d'un bon timing (l'un des livres proposés qui allait clairement gagner était en rupture de stock, l'une de mes co proposait un livre mais n'allait pas pouvoir assister à la prochaine réunion pour cause d'accouchement). Bref, Quotidien Politique a été choisi peut-être par défaut, mais c'était ce dont j'avais besoin pour me lancer et m'y tenir.
J'ai lu Quotidien Politique du 30 janvier au 17 mars 2026, en général une dizaine de pages par jour. Ce fut une lecture exigeante, ce fut une lecture dense et je sais déjà deux choses :
1 > ce livre est un point de bascule possible dans ma réflexion et ma vision du monde. Lorsque je dis point de bascule, je ne parle pas d'un 180, mais bien d'un point de non-retour après un long chemin faites de beaucoup d'histoires, de réflexions personnelles, et de création de désirs.
2> je dis "point de bascule possible" car en réalité ce livre nécessite plus qu'une seule lecture, même si elle fut très attentive. Le 7 avril j'ai ma session de Book Club pour échanger et je m'en réjouis. Mais je crois que ce livre mérite d'être décortiqué, malaxé, ping-pongé plusieurs fois, à plusieurs et en oralité. J'ai envie de faire un book club virtuel avec des personnes qui l'auraient lu et qui auraient envie de passer 2h à échanger, comme un arpentage hybride.
Et la protopie dans tout ça ?
Et bien la protopie dans tout ça réside dans le 1% d'Elsa. Une personne fait l'effort d'aller à une soirée en présentielle, puis de prendre la parole pour partager une histoire qui l'a modifiée moléculairement et voila que ma vie bascule, et qu'en basculant, je cherche à mon tour à entraîner autant de personnes que mes bras me permettent d'enlacer. Cette magie là, ça n'est pas internet, c'est les humains qui la font naître et elle ne pourra pas être remplacée.
Toutes les histoires complémentaires ci-dessous proviennent de recommandations humaines. Malgré mes centres d'intérêts et mes positions politiques clairs, aucun algorithme de recommandation ne m'a fait rencontre les histoires qui m'ont modifiées ces dernières années. Ce sont les circulations qui ont crée, agrandies, et nourries mes brèches. Une civilisation se transforme sur le temps long grâce à un 1% de transformation quotidienne. Il en va de même pour les humain.e.s.
Les petites choses qui n'ont l'air de rien mais qui s'entêtent finissent par former des grands tout, en bon comme en moins bon.
Pour terminer, je vous partage mon index et quelques lectures complémentaires qui ont alimenté mon cheminement vers le point de bascule :

Histoires complémentaires
- Champs de Bataille de Inès Léraud, Pierre Van Hove et Mathilda (BD aux éditions Delcourt, 2024)
- Olivier Hamant : la Robustesse (podcasts)
- Les Semeuses (roman de Diane Wilson aux éditions Rue de l'Échiquier, 2024 pour la traduction française)
- Terre et Liberté de Aurélien Berlan (essai aux éditions La Lenteur, 2021)
- Les algues vertes de Inès Léraud, Pierre Van Hove et Mathilda (BD aux éditions Delcourt, 2019)